Être idéaliste dans un monde désenchanté

Il y a quelque chose d’étrange dans notre époque.

Nous n’avons probablement jamais eu autant de confort, autant de choix, autant de liberté individuelle, autant de possibilités de nous distraire, de voyager, de consommer, de nous exprimer ou de construire notre propre existence.

Et pourtant, il semble parfois que nous sachions de moins en moins pourquoi vivre.

Nous savons ce que nous voulons acheter, où nous voulons partir en vacances, quel métier nous voulons exercer, quel niveau de confort nous souhaitons atteindre.

Mais que sommes-nous prêts à servir ?

Qu’est-ce qui mérite encore que nous nous dépassions ?

Qu’est-ce qui pourrait compter davantage que notre tranquillité personnelle ?

C’est peut-être là que commence l’idéalisme.

Le temps du désenchantement

Notre époque se méfie instinctivement de tout ce qui paraît trop grand.

Parler d’honneur semble désuet.

Parler de devoir paraît presque suspect.

Parler de fidélité peut sembler naïf.

Parler de sacrifice est devenu difficilement compréhensible.

La foi, la patrie, la transmission, la famille, le service, l’engagement ou même simplement la volonté de défendre une certaine conception du monde sont facilement regardés avec distance.

Et lorsqu’une conviction devient trop sérieuse, l’ironie n’est jamais très loin.

Nous avons appris à nous méfier des grands mots.

Parfois avec raison.

L’histoire a suffisamment montré ce que peuvent produire des idéologies devenues folles, des systèmes politiques qui prétendent tout expliquer ou des collectivités qui finissent par broyer ceux qui les composent.

Mais à force de déconstruire les idéaux, nous avons peut-être aussi déconstruit une partie de ce qui permettait à l’homme de se dépasser.

Il est toujours plus facile de montrer les fissures d’une cathédrale que d’en bâtir une.

Le cynisme possède d’ailleurs cet avantage considérable : il expose rarement à la déception.

Celui qui ne croit en rien peut toujours expliquer pourquoi les autres sont naïfs.

Celui qui ne s’engage jamais peut toujours expliquer pourquoi ceux qui agissent se trompent.

Celui qui ne construit rien court peu de risques de voir son œuvre s’effondrer.

Mais il existe un prix à payer.

Car si plus rien n’est véritablement digne d’être défendu, alors plus rien ne mérite non plus que nous nous dépassions pour lui.

J’ai découvert l’idéalisme à seize ans

J’ai découvert l’idéalisme, et avec lui une certaine forme de « militantisme », vers l’âge de seize ans.

À cet âge-là, ce n’était évidemment pas encore une grande construction philosophique.

C’était d’abord une bande de copains.

Des amis du catéchisme, de l’école, des garçons avec lesquels nous avions grandi et avec lesquels nous avions fini par rejoindre un groupe.

Nous partagions certaines convictions. Nous avions l’impression de défendre quelque chose. Et surtout, nous avions le sentiment de ne pas avancer seuls.

Avec les années, je me souviens finalement autant des discours que des moments vécus.

Les discussions interminables.

Les actions organisées ensemble.

Les trajets.

Les soirées.

Les moments où chacun pouvait compter sur les autres.

Cette impression très particulière de cohésion qui apparaît lorsque plusieurs personnes acceptent de donner de leur temps et de leur énergie pour une même chose.

Il y eut aussi des moments moins faciles.

Des situations où l’on se retrouvait à contre-courant.

Des incompréhensions.

Des regards.

Parfois même une forme de solitude lorsque les circonstances nous rappelaient que certaines convictions ont un prix.

Mais je n’en garde aucun regret.

Parce que nous ne faisions pas tout cela seuls.

Et surtout parce que nous ne le faisions pas uniquement pour nous-mêmes.

Nous le faisions ensemble, pour quelque chose que nous considérions alors comme supérieur à nos petits intérêts individuels.

Avec le recul, je crois que c’est à cet âge-là que j’ai commencé à comprendre ce que pouvait être un idéal.

Quelque chose de plus important que soi

Être idéaliste ne signifie pas imaginer que le monde est parfait.

Cela ne signifie pas croire que les hommes sont toujours bons, que les institutions sont irréprochables ou que les grandes causes ne connaissent jamais la compromission.

L’expérience apprend rapidement le contraire.

L’idéaliste n’est pas nécessairement celui qui refuse de voir le réel.

Il peut même être celui qui le regarde parfaitement en face et qui décide malgré tout de ne pas devenir cynique.

Un idéal commence peut-être simplement lorsqu’un homme accepte cette idée :

tout dans ma vie n’a pas besoin d’être organisé autour de moi.

C’est une rupture considérable.

Nous sommes naturellement tentés de mesurer les choses à notre intérêt.

Que vais-je y gagner ?

Est-ce confortable ?

Est-ce bon pour ma carrière ?

Est-ce rentable ?

Est-ce que cela me rend heureux ?

L’idéal introduit une autre question :

qu’est-ce qui mérite que je serve ?

Et cette question change presque tout.

Car servir suppose parfois de renoncer.

À son temps.

À une partie de son argent.

À son confort.

À une soirée tranquille.

À l’approbation générale.

Parfois davantage.

L’idéal fait accomplir des choses qui deviennent difficilement compréhensibles si l’on considère uniquement l’homme comme un individu cherchant à maximiser son intérêt personnel.

Pourquoi un soldat resterait-il à son poste alors qu’il pourrait fuir ?

Pourquoi des parents accepteraient-ils tant de contraintes pour leurs enfants ?

Pourquoi consacrer des décennies à transmettre un savoir ?

Pourquoi bâtir une œuvre dont on ne verra peut-être jamais l’achèvement ?

Pourquoi certains hommes ont-ils passé leur existence à construire des cathédrales dont ils savaient parfaitement qu’ils ne verraient jamais la dernière pierre posée ?

Parce qu’il existe des choses qui peuvent compter davantage que notre satisfaction immédiate.

L’individu n’est pas la mesure de toute chose

C’est probablement ici que l’idéalisme entre le plus directement en conflit avec une certaine vision contemporaine de l’existence.

Notre société exalte volontiers l’autonomie.

Trouver sa voie.

Être soi-même.

Ne dépendre de personne.

S’affranchir des contraintes.

Choisir sa vie.

Se réaliser.

Il y a évidemment beaucoup de bon là-dedans.

La liberté individuelle constitue une conquête précieuse. La dignité de la personne doit être défendue. Aucun groupe, aucune institution, aucune idéologie ne devrait pouvoir transformer l’individu en simple matériau.

Mais quelque chose se dérègle lorsque la liberté cesse d’être un moyen pour devenir une finalité.

Être libre, certes.

Mais libre pour quoi ?

Lorsque l’individu devient la mesure de toute chose, les liens eux-mêmes finissent par devenir conditionnels.

Je reste tant que cela me convient.

Je m’engage tant que cela ne coûte pas trop.

Je tiens ma parole tant qu’elle correspond encore à mes intérêts.

Je reste fidèle tant que je continue d’y trouver mon compte.

L’idéaliste raisonne autrement.

Il reconnaît qu’il existe des réalités qui le précèdent et qui lui survivront.

Une famille.

Une communauté.

Un peuple.

Une civilisation.

Une foi.

Une tradition.

Une œuvre.

Des enfants auxquels transmettre quelque chose.

Il n’est pas nécessaire de nier l’individu pour reconnaître que l’individu n’est pas tout.

Il ne s’agit pas d’écraser la personne sous le poids du collectif.

Il s’agit de refuser que notre propre personne devienne l’horizon ultime de notre existence.

Le paradoxe du sacrifice

Il existe d’ailleurs un paradoxe que notre époque comprend parfois mal.

On pourrait penser que plus nous nous préoccupons de nous-mêmes, plus nous avons de chances d’être heureux.

Pourtant, beaucoup de nos souvenirs les plus puissants apparaissent précisément dans les moments où nous avons cessé de penser uniquement à nous.

Un effort collectif.

Une aventure avec des amis.

Une naissance.

Un engagement.

Une épreuve traversée ensemble.

Une mission accomplie.

Un service rendu.

Quelque chose pour lequel il a fallu se lever alors que nous aurions préféré rester chez nous.

Cela ne signifie évidemment pas que toute souffrance soit belle ou que tout sacrifice soit nécessaire.

Le sacrifice pour le sacrifice n’a aucun sens.

Il prend son sens par ce qu’il sert.

Mais il existe dans le dépassement de soi une forme d’intensité que le confort ne peut jamais offrir.

À seize ans, je n’aurais évidemment pas formulé les choses ainsi.

Nous étions simplement une bande de garçons heureux de nous retrouver et convaincus d’agir pour quelque chose.

Pourtant, ces années m’ont appris une chose que je trouve toujours vraie aujourd’hui :

les moments où l’on se sent le plus vivant ne sont pas nécessairement ceux où l’on s’occupe le plus de soi.

Une civilisation doit proposer quelque chose à servir

Une civilisation ne peut probablement pas vivre éternellement uniquement de droits, de consommation et de loisirs.

Elle doit également pouvoir répondre à une autre aspiration humaine :

celle d’appartenir.

De transmettre.

De protéger.

De construire.

De servir.

De laisser quelque chose derrière soi.

Une société qui ne sait plus proposer à ses membres quelque chose qui mérite d’être servi au-delà de leur propre confort finit par produire une étrange abondance.

Tout est disponible.

Mais plus rien ne paraît indispensable.

Nous pouvons remplir nos journées sans parvenir à remplir nos vies.

C’est peut-être l’une des raisons du désenchantement contemporain.

Nous avons gagné énormément de possibilités individuelles tout en perdant parfois les récits, les rites, les appartenances et les idéaux qui permettaient de donner une direction à cette liberté.

Il ne s’agit pas de regretter artificiellement un âge d’or qui n’a probablement jamais existé.

Les siècles passés avaient leurs violences, leurs injustices et leurs hypocrisies.

Le passé n’était pas un paradis.

Mais il faut être capable de reconnaître ce que nous avons perdu autant que ce que nous avons gagné.

Le courage de croire encore

Il faut peut-être aujourd’hui davantage de courage pour croire que pour se moquer.

Dire que rien n’a de sens ne coûte finalement pas grand-chose.

Croire oblige.

Celui qui croit en la fidélité doit essayer d’être fidèle.

Celui qui croit à la famille doit lui consacrer du temps.

Celui qui aime son pays doit accepter de le servir autrement que par de grandes déclarations.

Celui qui croit en Dieu doit essayer d’accorder sa vie à sa foi.

Celui qui parle d’honneur doit parfois renoncer à son intérêt.

Celui qui prétend vouloir transmettre doit commencer par recevoir quelque chose lui-même.

C’est là que l’idéalisme devient exigeant.

Tant qu’il reste une esthétique, il est confortable.

Lorsqu’il devient une manière de vivre, il commence à coûter quelque chose.

Un idéal qui ne demande aucun effort n’est souvent qu’une préférence.

L’espérance plutôt que l’optimisme

C’est aussi pour cette raison que je distingue l’idéalisme de l’optimisme.

L’optimiste croit volontiers que les choses finiront par s’arranger.

L’idéaliste n’en sait rien.

Il sait que certaines batailles sont perdues.

Que certains efforts ne seront jamais récompensés.

Que certaines fidélités paraîtront absurdes aux yeux du monde.

Que les hommes peuvent trahir ce qu’ils affirmaient défendre.

Et pourtant, il continue.

Cette attitude rejoint profondément, à mes yeux, l’idée chrétienne d’espérance.

L’espérance chrétienne n’est pas la conviction naïve que tout ira bien.

Le christianisme est au contraire une religion qui regarde frontalement la souffrance, la faute, la trahison et la mort.

Son symbole central n’est pas celui d’un homme confortablement installé.

C’est une croix.

Et pourtant, au cœur même de cette vision tragique de l’homme demeure l’espérance.

Peut-être est-ce précisément cela qui manque à un monde désenchanté.

Non pas davantage d’optimisme.

Mais des raisons d’espérer.

Rester idéaliste

Avec les années, les idéaux évoluent.

Ils se précisent.

Certains disparaissent.

D’autres deviennent plus profonds.

Nous découvrons également que les hommes et les groupes auxquels nous avions accordé notre confiance étaient imparfaits.

C’est normal.

Grandir consiste aussi à apprendre à distinguer un idéal de ceux qui prétendent l’incarner.

Mais je crois qu’il serait terrible d’en tirer la conclusion qu’il faudrait cesser de croire.

Le cynisme est souvent une blessure transformée en philosophie.

Nous avons cru.

Nous avons été déçus.

Alors nous décidons de ne plus croire.

Mais il existe une autre possibilité.

Continuer à voir les imperfections du monde sans lui abandonner notre capacité d’admiration.

Continuer à savoir que les hommes peuvent décevoir sans renoncer à leur demander le meilleur.

Continuer à aimer ce qui mérite de l’être même lorsque cela devient difficile.

Continuer à servir.

Être idéaliste dans un monde désenchanté, ce n’est donc pas vivre dans une illusion.

C’est peut-être exactement l’inverse.

C’est savoir parfaitement que le monde est imparfait et décider que cette imperfection n’est pas une raison suffisante pour renoncer à ce qui est beau, juste ou digne d’être transmis.

Nous n’avons probablement pas besoin de davantage de spectateurs désabusés.

Nous avons besoin d’hommes capables de regarder leur époque sans complaisance et de dire malgré tout :

il existe encore des choses qui méritent que l’on se dépasse pour elles.

Et peut-être qu’au fond, une vie réussie commence lorsque l’on cesse de se demander uniquement ce que le monde peut nous offrir, pour commencer à se demander ce que nous sommes prêts à lui donner.

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