La croyance et les religions : peut-on vraiment ne croire en rien ?
Nous vivons dans une époque où il est assez courant d’entendre : « Je ne crois en rien. »
La formule paraît simple. Elle donne parfois l’impression d’une position neutre, rationnelle, débarrassée des anciennes superstitions. D’un côté se trouveraient ceux qui « croient » ; de l’autre, ceux qui se contenteraient des faits.
Je ne suis pourtant pas certain que cette frontière existe réellement.
Nous avons tous des convictions que nous ne pouvons pas démontrer comme une équation. Nous croyons qu’une personne nous aime. Nous faisons confiance à certains témoignages. Nous supposons que nos choix ont un sens, que certaines choses sont justes ou injustes, que l’existence humaine mérite d’être vécue d’une certaine manière.
Même celui qui affirme que l’univers n’a aucun sens adopte déjà une certaine vision du monde qui lui est propre.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si nous croyons, mais en quoi nous croyons — et pourquoi.
Croire n’est pas forcément renoncer à penser
Le mot croyance est parfois devenu péjoratif.
Dire de quelqu’un qu’il « croit » peut laisser entendre qu’il accepte quelque chose sans preuve, voire malgré les preuves.
Pourtant, une grande partie de notre existence repose nécessairement sur la confiance.
Je n’ai pas personnellement vérifié chaque événement historique que je considère comme réel. Je n’ai pas reproduit toutes les expériences scientifiques dont j’accepte les conclusions. Je fais confiance à des témoins, à des chercheurs, à des institutions, à des raisonnements que je juge suffisamment solides.
En bref, j’admets certaines choses sans les vérifier de mes propres yeux un peu comme en mathématiques.
Cela ne signifie pas que toutes les croyances se valent.
Cela signifie simplement que la raison humaine ne fonctionne jamais dans un vide absolu. Elle observe, compare, reçoit des témoignages, formule des hypothèses et finit par accorder ou refuser sa confiance.
La foi religieuse pose évidemment des questions particulières. Elle concerne Dieu, l’origine du monde, la mort, le bien, le mal ou encore la destinée de l’homme.
Mais la démarche ne devrait pas être différente dans son principe : chercher, questionner, confronter, discerner.
Une foi qui aurait peur des questions serait une foi bien fragile.
Pourquoi les religions existent-elles ?
Depuis des millénaires, les hommes enterrent leurs morts, élèvent des sanctuaires, prient, accomplissent des rites et cherchent à entrer en relation avec ce qui les dépasse.
On peut évidemment interpréter cette réalité de plusieurs façons.
Certains y voient une construction humaine destinée à calmer la peur de la mort. D’autres une manière d’organiser les sociétés. D’autres encore la trace d’une intuition profondément inscrite dans l’homme : celle que le monde visible n’épuise pas toute la réalité.
Ces explications ne sont d’ailleurs pas nécessairement exclusives.
Une religion peut structurer une civilisation, consoler un homme et prétendre en même temps dire quelque chose de vrai sur Dieu.
La question importante reste donc entière :
Le fait que l’homme désire Dieu signifie-t-il qu’il l’a inventé, ou que ce désir correspond à quelque chose de réel ?
La faim ne prouve pas à elle seule qu’un repas nous attend. Mais elle nous apprend au moins quelque chose sur la nature de celui qui a faim.
Le désir humain de sens, d’éternité, de justice et de transcendance mérite donc, à mon sens, mieux qu’un haussement d’épaules.
« Toutes les religions disent finalement la même chose »
C’est une phrase que l’on entend souvent.
Elle part généralement d’une bonne intention : éviter les conflits et respecter chacun.
Mais elle résiste assez mal à l’examen.
Les religions peuvent partager certaines intuitions morales ou spirituelles. Elles peuvent appeler à la maîtrise de soi, à la compassion, à la prière ou au dépassement de l’égoïsme.
Mais elles ne disent pas toutes la même chose.
Certaines conçoivent Dieu comme personnel, d’autres non. Certaines parlent d’une seule existence terrestre, d’autres de réincarnations successives. Certaines affirment que Jésus-Christ est Dieu fait homme ; d’autres le refusent explicitement.
Deux affirmations contradictoires ne peuvent pas être vraies simultanément dans le même sens.
Respecter les croyants ne nous oblige donc pas à prétendre que toutes les croyances sont identiques.
On peut respecter profondément une personne tout en pensant qu’elle se trompe.
C’est même une condition d’un véritable dialogue : prendre suffisamment l’autre au sérieux pour reconnaître qu’il affirme réellement quelque chose.
La question n’est pas seulement : « Qu’est-ce qui me plaît ? »
Notre époque nous pousse naturellement à composer notre propre vision du monde.
Un peu de christianisme ici, quelques idées venues d’Orient là, une conception personnelle de l’énergie, de la nature ou du destin.
Cette démarche peut sembler libre.
Mais elle comporte un piège : choisir ce que nous voulons croire en fonction de ce qui nous convient.
Or la vérité n’a aucune obligation de nous convenir.
Si Dieu existe, il ne devient pas différent parce que telle conception de Dieu me paraît plus agréable qu’une autre.
C’est ici que la recherche spirituelle devient exigeante.
Il faut passer de :
« Qu’est-ce que j’aime croire ? »
à :
« Qu’est-ce qui est vrai ? »
La nuance paraît légère. Elle change pourtant tout.
Chercher la vérité implique d’accepter la possibilité d’être dérangé, contredit ou même appelé à changer de vie.
Comment discerner entre les religions ?
Je ne crois pas qu’une question aussi importante mérite d’être réglée en quelques vidéos ou par simple héritage familial.
Si une religion prétend nous dire qui est Dieu, pourquoi nous existons et ce qui nous attend après la mort, elle mérite au minimum une enquête sérieuse.
Plusieurs questions me semblent particulièrement utiles.
Que dit cette religion de Dieu ?
Est-il une personne, une force, un principe impersonnel ? Peut-il entrer en relation avec l’homme ?
Que dit-elle de l’homme ?
Sommes-nous naturellement bons ? Blessés ? Coupables ? Perfectibles ? Quel sens donne-t-elle à notre liberté ?
Comment explique-t-elle le mal ?
La souffrance, l’injustice et la mort sont parmi les objections les plus puissantes à toute vision religieuse du monde.
Sur quoi repose-t-elle historiquement ?
Quels sont ses textes, ses témoins, ses événements fondateurs ? Ses affirmations peuvent-elles être étudiées ?
Quelle cohérence existe entre sa vision du monde et la réalité humaine ?
Une religion doit pouvoir parler aussi bien de nos grandeurs que de nos contradictions.
Et enfin :
Que produit-elle lorsqu’elle est réellement vécue ?
Non pas uniquement chez ses pires représentants — ce qui condamnerait à peu près toute institution humaine — mais chez ceux qui ont essayé de la suivre jusqu’au bout.
Pourquoi je reviens au christianisme
Pour ma part, cette recherche me ramène au christianisme, et plus précisément à la foi catholique.
Non parce que les chrétiens seraient meilleurs que les autres. Deux mille ans d’histoire suffisent à démontrer le contraire.
Non plus simplement parce qu’elle appartient à notre héritage.
L’héritage peut donner envie d’ouvrir une porte. Il ne suffit pas à démontrer ce qui se trouve derrière.
Ce qui me frappe dans le christianisme est notamment sa manière de tenir ensemble des réalités que nous avons tendance à opposer.
La grandeur de l’homme et sa fragilité.
La justice et la miséricorde.
Le corps et l’esprit.
La raison et la foi.
La liberté humaine et la nécessité de la grâce.
Mais surtout, le christianisme ne repose pas seulement sur une morale ou une philosophie.
Il repose sur une personne.
Jésus-Christ.
Et sur une affirmation historique extraordinairement audacieuse : Dieu serait entré dans l’histoire humaine, aurait vécu parmi les hommes, serait mort et serait ressuscité.
À partir de là, la question chrétienne devient étonnamment concrète.
Elle n’est plus seulement :
« Existe-t-il quelque chose au-dessus de nous ? »
Elle devient :
« Qui était Jésus-Christ ? »
S’il n’était qu’un homme parmi d’autres, le christianisme perd une grande partie de sa prétention.
Mais si ce qu’affirment ses premiers disciples est vrai, alors il devient difficile de considérer cette question comme secondaire.
Foi et raison ne sont pas ennemies
J’ai longtemps trouvé étrange l’idée selon laquelle il faudrait choisir entre croire et réfléchir.
La tradition chrétienne affirme presque exactement le contraire.
La raison peut nous conduire jusqu’à certaines questions. Elle peut étudier les textes, examiner l’histoire, réfléchir à l’existence de Dieu, au commencement du monde, à la morale ou à la nature humaine.
Mais la foi intervient lorsque l’homme accepte de faire confiance à ce qu’il reconnaît comme une révélation de Dieu.
Elle n’est donc pas nécessairement un saut dans l’absurde.
Elle ressemble davantage à un pas que l’on accepte de faire lorsque suffisamment de raisons nous ont conduit jusqu’au bord.
Cela laisse évidemment une place au doute.
Et je crois que cette place est saine.
Le doute honnête peut pousser à chercher davantage.
L’indifférence, elle, ferme simplement la question.
Nous finirons tous par parier notre vie sur quelque chose
Il est possible de vivre sans pratiquer aucune religion.
Il me paraît plus difficile (voir triste) de vivre sans aucune vision du monde.
Nous faisons tous des choix à partir d’une certaine conception de l’homme, du bonheur, du bien et du temps qui nous est donné.
Certains vivent comme si cette vie était tout ce qui existe.
D’autres comme si elle préparait quelque chose de plus grand.
Certains pensent que le sens est à inventer.
D’autres qu’il est à découvrir.
Mais personne ne peut réellement rester éternellement sur le bord du chemin.
Ne pas choisir est encore une manière de choisir.
Alors, plutôt que de demander seulement :
« Ai-je une religion ? »
il me semble plus intéressant de demander :
« Sur quoi ai-je décidé de construire ma vie ? »
Et peut-être surtout :
« Ai-je réellement cherché si cela était vrai ? »
Je ne crois pas que Dieu puisse être réduit à une habitude familiale, à une identité culturelle ou à quelques rites accomplis machinalement.
Si Dieu existe, alors la question mérite infiniment mieux.
Elle mérite du temps.
Des lectures.
Des objections.
Des silences.
De la prière, peut-être.
Et cette honnêteté assez rare qui consiste à accepter que la réponse puisse nous demander de changer.
La foi commence parfois moins par une certitude que par une décision beaucoup plus simple :
prendre enfin la question au sérieux.