7 min de lecture

Nous vivons dans un monde qui ne laisse presque malheureusement plus de place au silence.

Dès le réveil, quelque chose cherche à capter notre attention. Le téléphone, les notifications, la radio, les messages, les réseaux sociaux, les vidéos, la musique, les conversations. Puis viennent les trajets, les réunions, les sollicitations professionnelles, les écrans et cette impression permanente qu’il faudrait toujours regarder, écouter ou répondre à quelque chose.

Même les quelques secondes qui, autrefois, ne contenaient rien sont aujourd’hui remplies.

Il suffit d’attendre à un feu rouge pour s’en rendre compte. Quelques secondes d’immobilité, et la main descend presque instinctivement vers la poche pour saisir le téléphone. Même chose dans une file d’attente, sur un quai, dans un ascenseur ou dès qu’une conversation s’interrompt un instant.

Le geste paraît insignifiant.

Il dit pourtant quelque chose de notre rapport au silence.

Nous avons de plus en plus de mal à rester quelques instants sans stimulation. Marcher sans écouteurs paraît étrange. Conduire sans radio donne l’impression qu’il manque quelque chose. Attendre sans sortir son téléphone devient presque un effort.

Comme si le silence était un vide qu’il fallait immédiatement combler.

Et pourtant, le silence n’est pas vide.

Il est parfois exactement ce qui nous manque.

Nous avons perdu l’habitude de ne rien faire

Il ne s’agit évidemment pas de faire du téléphone ou de la technologie les responsables de tous nos maux.

Le problème est plus profond.

Le téléphone n’a fait que devenir l’outil parfait d’un besoin que nous entretenons nous-mêmes : celui d’éviter le moindre temps mort.

Nous supportons de moins en moins l’ennui.

Ou plutôt, nous ne lui laissons même plus le temps d’apparaître.

La moindre seconde disponible peut désormais être remplie. Une vidéo, un message, une information, un morceau de musique, un podcast. Il n’existe presque plus de moment durant lequel notre esprit n’est pas sollicité par quelque chose d’extérieur.

Or ces temps morts avaient une fonction.

C’est souvent lorsqu’on ne fait rien que l’esprit recommence à vagabonder. Qu’une pensée revient. Qu’une idée apparaît. Qu’un souvenir remonte. Qu’une question longtemps repoussée se pose enfin.

Nous avons gagné la possibilité de ne plus jamais nous ennuyer.

Mais peut-être avons-nous perdu, en même temps, une partie de notre capacité à penser.

Le silence nous confronte à nous-mêmes

Il existe aussi une raison plus inconfortable à notre besoin de bruit.

Le silence nous oblige parfois à nous retrouver avec nous-mêmes.

Tant qu’une musique joue, qu’une vidéo défile ou qu’une conversation occupe l’espace, certaines questions peuvent rester en arrière-plan.

Le silence, lui, les laisse remonter.

Est-ce que je suis satisfait de la direction que prend ma vie ?

Est-ce que je consacre suffisamment de temps à ceux qui comptent ?

Pourquoi cette inquiétude revient-elle ?

Pourquoi suis-je en colère ?

Qu’est-ce que je suis en train de fuir ?

Qu’est-ce qui compte réellement pour moi ?

Le bruit permet parfois d’éviter ces questions.

Le silence les rend plus difficiles à esquiver.

C’est peut-être aussi pour cela qu’il demande un apprentissage.

Parce qu’il ne procure pas immédiatement du plaisir.

Il faut accepter les premières minutes d’agitation, les pensées qui partent dans tous les sens, l’envie de reprendre le téléphone ou de remettre quelque chose en fond sonore.

Puis, peu à peu, quelque chose ralentit.

Réapprendre à entendre le monde

Le silence ne signifie d’ailleurs pas forcément l’absence de bruit.

Une forêt n’est jamais vraiment silencieuse, à condition qu’on y prête l’oreille.

On y entend le vent dans les arbres, les oiseaux, le craquement d’une branche, parfois un ruisseau, parfois simplement ses propres pas.

Et pourtant, nous ressentons immédiatement qu’il s’agit d’un autre type de silence.

Parce que rien ne cherche à nous interrompre.

Rien ne cherche à retenir artificiellement notre attention.

Il n’y a rien à faire défiler, rien à commenter, rien à produire.

Il suffit d’être là.

C’est probablement pour cette raison que la nature reste l’un des endroits où il est le plus facile de retrouver le silence.

Lorsqu’on part marcher plusieurs heures, il se passe souvent la même chose.

Au début, l’esprit continue à fonctionner au rythme du quotidien. On pense au travail, aux choses à régler, aux rendez-vous, aux discussions de la veille, à ce que l’on devra faire en rentrant.

Puis le rythme du pas finit par imposer le sien.

La respiration se calme.

Les pensées ralentissent.

Et l’environnement reprend de la place.

On recommence à regarder réellement.

À écouter.

À sentir le vent, le froid, l’humidité, la chaleur.

La randonnée produit souvent cet effet. La chasse aussi, d’une autre manière. Une grande partie du temps passé dehors consiste alors à attendre, observer, écouter et rester immobile. L’action elle-même peut ne représenter qu’une petite partie de la journée.

Le reste est attention.

Et cette attention est une forme de silence.

Contempler plutôt que consommer

Nous avons également perdu une partie de notre capacité à contempler.

Nous regardons énormément de choses, mais très peu longtemps.

Les images défilent.

Les paysages deviennent des photos.

Les moments deviennent des contenus.

Lorsque quelque chose est beau, notre premier réflexe est parfois de sortir un téléphone avant même d’avoir vraiment regardé.

Il y a pourtant une différence immense entre photographier un paysage et le contempler.

Contempler suppose de ne rien attendre.

On ne cherche pas à produire quelque chose.

On ne cherche pas à optimiser son temps.

On ne cherche même pas nécessairement à comprendre.

On regarde simplement parce que certaines choses méritent d’être regardées.

Un coucher de soleil.

La mer.

Une montagne.

Un feu.

Une forêt.

Une architecture.

Un visage.

Le ciel.

Il faut du temps pour que la beauté agisse.

Et ce temps demande souvent du silence.

Le silence comme discipline

Le silence ne se présente plus naturellement dans nos vies.

Il faut donc parfois le provoquer.

Non pas en bouleversant complètement son quotidien, mais en recommençant par de très petites choses.

Attendre sans regarder son téléphone.

Marcher quelques minutes sans écouteurs.

Conduire sans radio.

Boire un café sans écran.

Rester assis dehors.

Regarder autour de soi.

Laisser son téléphone dans une autre pièce.

Ces gestes semblent dérisoires.

Ils le sont peut-être.

Mais leur difficulté montre justement à quel point nous avons perdu l’habitude du silence.

C’est pour cela que je crois qu’il faut le considérer comme une discipline.

Non pas comme une privation, mais comme un exercice.

Une manière de reprendre progressivement possession de son attention.

Car notre attention est devenue une ressource extrêmement disputée.

Tout cherche à la capter.

Chaque application veut nous retenir quelques minutes de plus.

Chaque notification veut provoquer une réaction.

Chaque contenu veut mener au suivant.

Choisir volontairement de ne rien regarder pendant quelques instants revient donc à récupérer une partie de cet espace intérieur.

Pendant quelques minutes, personne ne décide de ce que nous allons penser ensuite.

Se recueillir

Le silence peut alors devenir autre chose qu’une simple pause.

Il peut devenir recueillement.

Le mot lui-même est beau.

Se recueillir, c’est presque se rassembler.

Nous passons une grande partie de nos journées dispersés entre plusieurs sujets, plusieurs écrans, plusieurs conversations, plusieurs préoccupations.

Notre corps est quelque part et notre esprit ailleurs.

Le recueillement consiste à remettre les choses au même endroit.

À redevenir présent.

Certains trouvent cela dans la méditation.

D’autres dans la marche.

D’autres encore dans la contemplation.

Et pour les croyants, le silence prend évidemment une dimension particulière dans la prière.

Le silence de la prière

La prière n’est pas seulement faite de mots.

Elle peut aussi être faite de silence.

L’oraison consiste précisément à prendre ce temps.

S’arrêter.

Se placer en présence de Dieu.

Ne pas chercher nécessairement à demander quelque chose.

Ne pas remplir immédiatement le silence de paroles.

Simplement rester là.

Pour quelqu’un habitué à l’agitation permanente, cette pratique peut d’abord sembler étrange.

Parce qu’il ne se passe apparemment rien.

Et pourtant, c’est peut-être justement ce qui fait sa force.

La messe peut offrir ces moments également.

Le silence qui précède une célébration.

Celui qui suit une lecture.

Le temps après la communion.

Une église vide dans laquelle on entre quelques minutes.

Ce ne sont pas nécessairement des moments spectaculaires.

Mais ils créent une rupture.

Durant quelques instants, la logique extérieure de l’urgence, de l’efficacité et de la distraction cesse de s’imposer.

Et ce silence permet parfois de remettre les choses à leur juste place.

Retrouver une vie intérieure

Nous cherchons beaucoup aujourd’hui à améliorer notre concentration.

Nous parlons de productivité, d’organisation, de méthodes de travail, de gestion du temps.

Toutes ces choses peuvent être utiles.

Mais il existe peut-être une condition plus simple à la profondeur : accepter que l’esprit ne soit pas constamment occupé.

Nous avons besoin de moments durant lesquels rien de nouveau ne nous est demandé.

Des moments où l’esprit peut assimiler.

Relier.

Comprendre.

Certaines décisions deviennent plus claires après une longue marche.

Certaines émotions ne se comprennent qu’une fois l’agitation retombée.

Certaines idées n’apparaissent que lorsque nous cessons de chercher.

Le silence ne donne pas nécessairement les réponses.

Mais il donne de l’espace aux bonnes questions.

Et peut-être est-ce déjà beaucoup.

Pratiquer le silence

Il ne faudrait donc pas attendre le silence.

Il faudrait le pratiquer.

Quelques minutes chaque jour peuvent suffire pour commencer.

Un trajet sans radio.

Une marche sans écouteurs.

Un café sans téléphone.

Un moment de prière.

Une heure en forêt.

Une randonnée.

Quelques minutes assis dans une église.

Peu importe finalement la forme.

L’essentiel est de créer volontairement des espaces où rien ne vient réclamer immédiatement notre attention.

Au début, ils paraissent longs.

Puis ils deviennent reposants.

Et finalement, on comprend qu’ils étaient nécessaires.

Le silence ne consiste pas à fuir le monde.

Il permet au contraire d’y revenir plus présent.

Il ne consiste pas à ne plus penser.

Il permet de penser autrement.

Il ne consiste pas à ne plus rien entendre.

Il consiste à retirer suffisamment de bruit pour recommencer à entendre ce qui compte.

Dans un monde qui cherche en permanence à remplir notre regard, notre esprit et notre attention, le silence est devenu une nécessité.

Encore faut-il accepter de lui faire une place.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *